Du séisme (12 janvier 2010) à la pandémie de coronavirus

Written by on April 1, 2020

Publié le 2020-03-31 | Le Nouvelliste

C’est peu dire que le désastre du séisme a pris de court en 2010 les dirigeants politiques comme les partenaires de la coopération internationale. Dès lors, le marasme étant spectaculaire aux yeux de tous, nombreux ont été – je ne parle pas des charognards de la charity-business – ceux qui ont cherché à réfléchir sur les conséquences durables de cette calamité nationale et à imaginer des propositions de reconstruction. Dans ce cadre, les analystes ont majoritairement privilégié une lecture institutionnelle. Ainsi, la gestion calamiteuse – on a qu’à observer l’état lamentable du centre-ville jusqu’à date – de l’après-séisme serait le résultat d’un manque de coordination entre les décideurs haïtiens et les principaux acteurs de la communauté internationale. Prenons garde avec ce nouveau fléau qu’est le coronavirus !

Car l’histoire peut récidiver. Juge impardonnable et partie inconsolable, elle peut bégayer. Après le 12 janvier 2010, plus rien, répétait-on, ne sera tout à fait pareil. Mon œil ! Les grandes catastrophes entraînent les grands changements, dit-on, mais pas en Haïti où l’amnésie est reine. L’Haïti de la pandémie de coronavirus en perspective ressemblera-t-elle à l’Haïti apocalyptique de 2010 ? Pour répondre à cette question inévitable, il convient de se reporter à l’attitude du gouvernement de René Préval par rapport à l’ensemble des secteurs de la vie nationale quant à la gestion globale de la catastrophe, aussi dévastatrice que la période de l’embargo (1991 – 1994), auxquelles il faut ajouter plusieurs mois de l’opération « peyi lòk », produit du déclin intellectuel et moral des élites politiques et économiques. Il y a de quoi avoir peur. Ces trois chocs ont laminé notre économie et ont fait flamber le chômage. Ce seul aspect économique suffit amplement à confondre la crise sanitaire avec ces événements traumatiques qui la précèdent. D’abord, celle d’apparaître sous la présidence de René Préval comme une entité partisane et mesquine avec pour préoccupation première la conservation du pouvoir à travers des élections frauduleuses et, conséquemment, contestées. Le constat sur l’état déplorable de la nation après le 12 janvier 2010 était, indiscutablement, lié à des non-décisions gouvernementales en grande partie. Ce ne sont pas les années 2010 en général qui sont volontiers rameutées pour nous faire peur, ce sont plutôt des logiques mercantiles et sectaires qui souvent chez nous, dans des situations de détresse collectives ou post-crise, se révèlent identiques. A bien des égards, 2020 ne ressemble pas à 2010 qui a vu s’effondrer Port-au-Prince, entraînant plus de 200,000 morts ou à la période asphyxiante de l’embargo, une crise d’une grande violence. Avec cette crise sanitaire, c’est le monde entier qui est brutalement secoué par des décès et des insuffisances logistiques – médicales d’abord – sans précédent. C’est la panique générale ! Et comment ! Partout la solution-miracle c’est le confinement avec ses terribles conséquences sportives, culturelles, touristiques, économiques – disons sociétales – identiques à la guerre ou aux actes de terrorisme.

Le principal reproche fait au président René Préval qui pensait avoir le monopole des solutions, c’était son isolement volontaire par rapport aux autres secteurs qui prônaient l’ouverture et la concertation, son attitude apeurée et son laxisme face à un pays abattu et impuissant. Le séisme du 12 janvier 2010 aura eu au moins pour vertu de démontrer que l’attentisme n’était pas seulement le résultat d’un pouvoir déboussolé, mais aussi d’une culture de résignés et de faire comprendre l’absence de leadership collectif. Et c’est ce qu’il faut en tout cas éviter aujourd’hui à tout prix. Il n’est que de voir comment entre novembre 2010 et mai 2011, au temps post-traumatique, la question de la transmission du pouvoir, la question des élections en somme, est résolue, mieux, galvaudée in fine. Détail important, différence de taille : la crise sanitaire, par sa nature transversale et son ampleur insaisissable, remet en question l’organisation des élections à court terme. En tous cas, pas cette année. L’incertitude est totale. Lorsque l’on adopte sur le plan politique une perspective inclusive, un point clé est que les actions de prévention et de solidarité doivent être approchées de manière concertée.

On ne pouvait pas prévoir le séisme du 12 janvier 2010 mais la maladie du coronavirus (le Covid-19), annoncé depuis plusieurs mois, qui a déjà entraîné un net ralentissement de la vie nationale, ne peut pas être jugulée par les autorités publiques exclusivement. Au contraire ! Sinon la vague épidémique pourra se transformer en un cataclysme chez nous. Pour autant, l’engagement des autres secteurs – des secteurs non-étatiques comme on dit – est inexistant, invisible actuellement. L’extrême pauvreté, l’analphabétisme, la dégradation de notre environnement et l’absence de services publics (l’accès à l’eau potable et la collecte des eaux usées par exemple) laissent craindre le pire pour notre pays. La réalité cauchemardesque dans les bidonvilles ou ghettos en dit long avec leurs cohortes de jeunes chômeurs, de personnes âgées isolées ou dépendantes et de familles monoparentales sans aucun support financier. Tout manque ici-bas ! Cela est loin d’être simple à l’épreuve du coronavirus, car se concerter, c’est faire appel à tous les secteurs en les intégrants dans les structures stratégiques de réflexions et de décisions pour (mieux) gouverner en temps de crise.

Première chronique de la gestation d’un espace-temps porté par un regard mélancolique : pour tous les Haïtiens avant tout, hic et nunc (ici et maintenant). Avec, bien sûr, une pensée pour nos compatriotes du dehors.

Pierre-Raymond DUMAS


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