Examen de conscience coronavirus

Written by on April 1, 2020

source Le nouvelliste

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La scène est si insolite qu’elle exige un deuxième regard, c’est le moins qu’on puisse dire. C’est l’image de l’agroindustriel Jerry Mourra, président de l’ANAPA et pdg de FAMOSA, faisant don d’équipements d’assainissement à la mairie de Tabarre en pleine crise du coronavirus. C’est qu’en Haïti, ces derniers temps, il est infiniment plus courant de voir des étrangers offrir des bokit, fournitures d’école, voitures ou chèques aux responsables gouvernementaux. Le dénominateur commun, à part bien sûr la photo trophée, est le don — des miettes tenant compte des besoins — qui, tout en étant fort apprécié, ne facilite en aucune manière la résolution des problèmes structurels qui nous confrontent en tant que nation.

Je me suis rendu compte que cette scène n’était possible que lors d’une catastrophe de l’envergure de la poussée du coronavirus, qui nous happe comme des sables mouvants. Ceci, même quand je suis persuadée que par-ci et par-là, d’autres hommes et femmes d’affaires fortunés ont eu à contribuer à améliorer notre quotidien choquant et honteux et à combler le vide existentiel insupportable qui nous consumé.

Et c’est justement là le drame, parce que quel que soit le montant et la nature de ces dons, il est difficile de croire que l’élite économique et nos partenaires internationaux ne comprennent pas que ces cadeaux ne suffisent pas. Qu’ils ne suffiront pas. Qu’ils ne pourraient suffire.

C’est absurde de le demander en ce moment, mais arrêtons d’écouter pour quelques minutes les messages apocalyptiques concernant le coronavirus, et faisons un petit examen de conscience.

Chaque activité à mener en Haïti, quelle que soit sa banalité, est un calvaire. Nous sommes traqués comme des proies par des gangs armés, mais nous le sommes également, depuis trop longtemps, par des politiciens nombrilistes, médiocres, incompétents, irresponsables et voraces. C’est vrai que les plus cruels d’entre nous sont souvent des victimes souffrant de faim, victimes de violence, de manque d’amour, de tout. Mais Haïti continue de nous montrer qu’il est capable de créer des monstres même des meilleurs d’entre nous.

Notre réalité est sinistre et accablante. La plupart des droits humains, tels ceux à la santé, à la protection contre la faim ou contre les discriminations, ne sont pas respectés. La moitié de la population n’a pas accès aux services de santé. Saviez-vous que quatre femmes meurent chaque semaine pendant leur grossesse ou leur accouchement et que seulement environ 60% d’entre nous ont accès à une source améliorée d’eau ? Tout ceci est exacerbé par le fait que dans notre société sexiste caractérisée par le contrôle des hommes sur les femmes et leur corps, trop souvent l’homme haïtien vilipende la femme haïtienne : il la dénigre dans ses chansons, la tabasse, la viole, et la tue.

Nos failles sont profondes, nos défis nombreux, d’où le mouvement revendicatif qui a éclaté avec les émeutes en juillet 2018. Cela a été un point de rupture. Elles ont été suivies par des grèves, des manifestations massives et plusieurs peyi lòk. Des exclus, des opprimés, des politiques, des cadres consciencieux — jeunes, vieux, femmes, hommes — se sont révoltés contre les inégalités scandaleuses qui existent ici où 20% des ménages les plus aisés ont en main 64% des richesses du pays.

Un après-midi, j’ai regardé un jeune homme masqué, entouré de pneus enflammés, dire « Haïti n’est pas une savane… Haïti est pour tous les Haïtiens… » Cette image capturait une immense colère, la dignité humaine bafouée, une demande de prise en compte, un besoin d’égalité. Nous savons que si vous êtes riche, si vous êtes privilégié, vous allez recevoir les meilleurs soins de santé. Mais si vous êtes démuni, ouvrier, paysan, journalier, malere, vous risquez de ne pas être reçu, vous n’aurez pas de chance. Ce n’est pas juste. C’est le manque d’égalité. En Haïti, toutes les vies ne se valent pas.

Un jour de 2017, l’inimaginable devient réalité. Le gouvernement du président Jovenel Moïse présente un budget avec l’allocation (6 milliards de gourdes) du ministère de la Santé publique au service de 11 millions d’Haïtiens de loin inférieure à celle de 7.2milliards de gourdes pour environ 150 parlementaires.

Cela a servi à nous rappeler le cynisme et l’indécence des gouvernants.

Au cours des deux dernières années, des manifestants et grévistes ont réclamé un système de santé fonctionnel, l’éducation de qualité, des emplois décents et tant d’autres choses. En d’autres termes, un pays vivable. La nation s’est désintégrée au point où elle ne parvient plus à assurer ses missions essentielles : la protection de ses citoyens et le respect de l’État de droit. Les hommes ont causé ce désastre. Le pays est ce que nous, experts en développement, appelions dans le temps « un État fragile », mais aujourd’hui « un État en faillite. »

Le rejet de l’État prédateur, rendu évident par le détournement scandaleux des fonds PétroCaribe, faisait également partie des revendications. Dans son livre« Haïti, une économie de violence», l’économiste Fritz Jean explicite la violence étatique. Mais certains iraient plus loin pour appeler l’État haïtien des dernières années « État mafieux » : celui qui contrôle et utilise des groupes criminels pour servir les intérêts de l’élite gouvernante, selon la définition «Mafia state» du journaliste vénézuélien Moises Naim.

Un jour de 2019, pendant un peyi lòk, James Paul, mécanicien-chauffeur millénial, m’a lâché: « Madame, pour la quantité de problèmes que confronte le peuple haïtien, s’il pouvait pousser des ailes, il l’aurait fait depuis longtemps pour voler ailleurs comme un oiseau. » L’explication n’est pas en doute quant au vol exutoire des milliers de jeunes vers le Chili et ailleurs pour trouver plus de revenus et de sécurité.

Pourtant beaucoup reste à être expliqué. Dans ce pays qui n’a rien à offrir à la majorité de sa population que la misère, le travail mal payé, la douleur, pourquoi les dirigeants des secteurs agroalimentaire et industriel acceptent cet état de fait ? Pourquoi est-ce la catastrophe annoncée du coronavirus qui les pousse à contribuer à assainir la ville ? Pourquoi ne pas décider une fois pour toutes que nous méritons un système de santé équitable et fonctionnel ? Comment prévenir ces cauchemars tragiques à répétition (cyclones, épidémies) et apporter un renouveau en Haïti ?  

Mes questions sont-elles posées pour saper l’élan de solidarité de M. Mourra et des autres ? Absolument pas. Même si certains diront « ce n’est pas le moment ». Mais je répondrai : Oui, c’est exactement le moment, parce que le coronavirus nous met à nu. Nous ne procurons pas des soins de santé publique de qualité, le pays est un modèle de gouvernance déplorable, notre capital humain est extrêmement vulnérable — notre faillite est évidente. Nous sommes sur un précipice.

Il faut être réaliste. Mais il faut avoir espoir tout en sachant qu’il y a trop de blessures, trop de désolation. Il y a surtout un grand déficit de confiance entre ceux qui ont et ceux qui n’ont pas, et ceux qui sont au pouvoir et ceux qui sont dominés. Et il y a le constat que notre dignité de peuple est piétinée par ceux qui sont payés pour la soutenir. Aussi, entre M. Mourra qui offre généreusement des machines d’assainissement et le pays dévasté par tant d’années de mauvaise gouvernance, il existe une faille aussi dangereuse et imprévisible que celle d’Enriquillo.

Cette gouvernance toxique et le chaos autour de nous traduisent ce qui arrive quand le pays élit des incompétents, des irresponsables, des rapaces, des personnes amorales aux postes de pouvoir. Nous avons été 18% à participer aux dernières élections. J’arrête de blâmer les autres, « l’international », pour tous nos maux. C’est de notre faute.

Nous avons non seulement le pouvoir, mais le devoir d’arranger les choses. Au fait, nous sommes convoqués par notre situation à le faire. Justement, parce que cette situation n’a rien d’une fatalité. Elle peut dégénérer en crises violentes ad infinitum ou s’améliorer.

Cela dépend de nous, de M. Mourra et ses amis, de mes camarades et moi, des jeunes de moins de 24 ans pleins d’énergie qui constituent 54% des Haïtiens, des milléniales qui ont lancé les derniers grands mouvements de refonte d’Haïti, des Judith, Magalie et autres femmes qui sont la moitié +2 de la population.

Cela dépend de notre engagement. Le coronavirus cristallise notre échec. Mais il peut le transformer en opportunité pour, d’une part, faire l’autopsie de l’effondrement du pays pour comprendre comment on est arrivé là dans cette crise sanitaire, économique, sociale, politique, et, d’autre part, accepter l’impérieuse nécessité de le restructurer ou refonder afin de l’amener dans le XXIe siècle. La question étant désormais la reconstruction d’Haïti que nous, Haïtiens, devons organiser, il est temps de s’émanciper du modèle de pompiers courant à la dernière minute pour saupoudrer un feu d’eau. Assez des solutions palliatives, oui aux réformes structurelles et systémiques.

Si le geste de M. Mourra attire mon attention, c’est avant tout grâce à ce qu’il dit sur sa capacité de mobilisation rapide et de son intérêt pour la communauté. Est-ce le résultat d’une conscience citoyenne ou une question de marketing ? Quel qu’il en soit, je lui donne le bénéfice du doute, parce que je sais que les entrepreneurs et industriels du secteur privé peuvent être à l’avant-garde de changements positifs transformatifs d’un pays, comme au Rwanda, en Afrique du Sud.

Pourquoi j’ose espérer en ce temps de calamité? Parce qu’il est évidemment un point d’inflexion. Nous connaissons l’avant. Alors, saisissons ce moment pour changer radicalement notre trajectoire de peuple. Il nous faut une volonté farouche de moderniser tous les secteurs du pays. Il nous faut une gouvernance responsable, avec une nouvelle classe politique compétente et intègre, à l’image de la population et avec une vision noble du service public. Il faut instaurer la transparence et la pratique de rendre des comptes dans les affaires politiques. Il faut impérativement promouvoir le développement du capital humain avec des investissements massifs dans la santé et l’éducation pour augmenter la croissance économique, pour la stabilité et la sécurité. Le peuple exige ces changements profonds.

Aussi, il est indispensable d’organiser la participation populaire avec des chita pale à travers le territoire afin de définir des nouvelles manières de gouverner, des politiques publiques à adopter, des valeurs humaines pour nous guider– en d’autres mots, la feuille de route de l’Haïti que nous voulons tous. Sans rien imposer, en écoutant l’autre, en évitant des réflexes de supériorité.

En 1804, nous avons gagné notre liberté. Aujourd’hui, nous avons du mal à nous penser en nation justement parce que nous avions négligé deux tiers de notre devise : fraternité et égalité. Il s’agit de l’identité du pays. En toute urgence, saisissons notre deuxième indépendance. Pratiquons passionnément la fraternité. Avec conviction, faisons de l’égalité une réalité.

C’est la seule réponse possible à cet examen.

Monique Clesca @moniclescaAuteur


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